Utilisation des écrans tactiles chez les personnes autistes

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Les écrans tactiles portables ont fait l’objet de beaucoup de recherches durant les dernières années, notamment chez les personnes autistes.

 

 

Pendant de nombreuses années, les médias ont souvent véhiculé une image positive des nouvelles technologies dans le cadre de l’acquisition de compétences. Une polémique récente concernant le fait que les enfants pourraient devenir autistes en regardant trop les écrans tend à inverser cette tendance. De son côté, la Haute Autorité de Santé a déclaré dans sa Recommandation des Bonnes Pratiques de février 2018 intitulée “Trouble du spectre de l’autisme Signes d’alerte, repérage, diagnostic et évaluation chez l’enfant et l’adolescent” page 96 :

Durant  ces  dernières  années,  le  temps  passé  devant  les  écrans  (télévision,  consoles  de  jeux,  smartphones  et  ordinateurs)  a  augmenté.  Les  écrans  ont  une  influence  délétère  quand  ils  apportent à l’enfant des stimulations cognitives, physiques ou sociales plus pauvres que celles  potentiellement   contenues   dans   son   environnement   physique   (temps   volé).   Les   études  scientifiques  disponibles montrent de manière quasi unanime que cette tendance a des incidences négatives  majeures  sur  le  développement  des  fonctions  cognitives,  les  champs  particulièrement  affectés étant la réussite scolaire, le langage, l’attention, le sommeil et l’agressivité. Cependant, il n’y a pas d’éléments dans la littérature au sujet d’un quelconque rapprochement entre exposition aux écrans et TSA (Trouble du Spectre Autistique).

 

L’article présente une méta analyse de 19 études réalisées, portant sur l’utilisation des écrans tactiles chez les personnes autistes,  qui ciblent les compétences académiques. La plupart des études ont utilisé la fonction d’enregistrement vidéo ou de caméra intégrée à l’appareil pour créer du matériel didactique personnalisé ou des applications gratuites plutôt que des applications disponibles dans le commerce.

L’analyse des variables a montré que le niveau de fonctionnement ou l’âge des participants n’influençaient pas les résultats.

 

Quelques notions sur les écrans tactiles à usage pédagogique

Les personnes autistes constituent une proportion grandissante d’apprenants ayant besoin d’une éducation spéciale et ils présentent un défi pour les enseignants, notamment du fait de la difficulté de généralisation (American Psychiatric Association 2013; Office of Special Education Programs 2017).

De plus les personnes autistes ont souvent des résultats académiques médiocres alors même qu’ils peuvent avoir de très bonnes habiletés cognitives, suggérant qu’ils nécessitent un accompagnement individualisé (Keen et al. 2016; King et al. 2016). Si l’on veut mieux accompagner cette population d’apprenants, il faut mieux identifier les pratiques efficaces qui leur permettent de se saisir des apprentissages académiques (e.g., the Common Core State Standards 2010; Fleury et al. 2014; King et al. 2016).

En plus des difficultés d’apprentissage, les personnes autistes montrent aussi moins de participation dans les activités de la classe (Fleury et al. 2014). Or la participation dans les activités de groupe, l’utilisation appropriée du matériel sont considérées comme fondamentales par les enseignants et ils influencent les résultats futurs tout au long de la vie (Fleury et al. 2014; Koegel et al. 2010).

Une des options les plus populaires pour présenter les contenus académiques aux apprenants autistes est l’utilisation des écrans tactiles (Kagohara et al. 2013). Les chercheurs ont montré que certaines personnes autistes préfèrent les enseignements basés sur la technologie et sont plus performants en utilisant des appareils électroniques (Kagohara et al. 2013; Shane and Albert 2008). Cela permet également de réduire la fréquence des messages délivrés par l’enseignant durant les consignes (Mechling 2011; Smith et al. 2015). De plus les tablettes sont des objets valorisés socialement et moins stigmatisants que beaucoup d’autres aides techniques mises en place pour les personnes autistes. Les parents et les enseignants eux-mêmes rapportent qu’ils trouvent ces appareils portables pratiquent et plus attirants à utiliser avec les personnes autistes (Mechling2011; Smith et al. 2015).

Cette metanalyse inclut 19 études portant sur l’utilisation des écrans tactiles chez les personnes autistes. Cette technologie comprend : les téléphones portables, les tablettes, les PC, les netbooks. Les études ont toutes été publiées en anglais entre les années 2000 et 2017. Elles ciblent aussi bien les évolutions dans les compétences académiques (apprentissage des mathématiques, de l’anglais, des langues étrangères…) que les compétences d’engagement qui relèvent plus de la communication, du comportement et de la participation sociale.

 

Résultats de l’enquête sur l’utilisation des écrans tactiles

Les participants de ces études sur l’utilisation des écrans tactiles chez les personnes autistes constituent un échantillon de 53 personnes, âgées entre 2 et 19 ans. 17 ont un faible niveau de fonctionnement, 16 ont un niveau de fonctionnement intermédiaire et 14 ont un haut niveau de fonctionnement. Pour 6 participants il n’a pas été possible de définir un niveau de fonctionnement selon les critères de Reichow etVolkmar (2010).

Dans 8 études ce sont spécifiquement les compétences académiques qui sont étudiées (notamment en mathématiques) et dans les 11 autres études c’est plutôt l’engagement durant le travail qui a été observé, comme le comportement durant la tâche effectuée et les moments de transition ou l’apparition de comportements défis.

La majorité des études montrent que les effets de ces écrans tactiles chez les personnes autistes, sont modérés à importants chez tous les participants, quelque soit le niveau de fonctionnement. Cela rejoint les conclusions des recherches précédentes qui montraient une efficience de ce type d’outils chez les personnes autistes (Hong et al. 2017; Kagohara et al. 2013). La plupart des études portaient sur des applications et des logiciels gratuits et il a été montré que le plus souvent les enseignants construisent eux-mêmes leur propre matériel d’apprentissage sur tablette en utilisant les fonctions de vidéo et de photographie.

Six de ces études ont montré que la modélisation vidéo était efficace pour enseigner une variété de compétences aux personnes autistes, rejoignant ainsi les conclusions des précédentes études sur le sujet (Bellini and Akullian2007). Cinq études ont appris aux étudiants à utiliser l’appareil à écran tactile pour surveiller leur comportement au cours de la tâche pendant les travaux académiques, y compris une dans laquelle les participants surveillaient leur propre  stéréotypie (Crutchfield et al. 2015).

Certaines études mettent en avant des effets négatifs de l’utilisation des écrans tactiles chez les personnes autistes, comme une augmentation des stéréotypies ou des comportements défis (King et al.2017; Ramdoss et al. 2011). D’autres montrent au contraire un effet bénéfique sur ces mêmes points (Ledbetter-Cho et al. 2017b; McConnell 2002).

Les résultats de cette méta-analyse sont prometteurs : trois études font état d’améliorations collatérales du comportement difficile lors d’interventions intégrant des dispositifs à écran tactile (Lee et al. 2015; Neely et al. 2013; Zein et al. 2016) et une étude constate des améliorations académiques non ciblées (Xin et al. 2017).

Les études portant sur écrans tactiles chez les personnes autistes ont été principalement menées dans des contextes appliqués, tels que des écoles, soutenant les affirmations selon lesquelles les personnes ayant un TSA peuvent tirer avantage de l’utilisation d’un appareil à écran tactile dans un contexte naturel.

Cependant, les interventions ont été mises en œuvre dans leur grande majorité par les chercheurs. Cela est un point de préoccupation, étant donné qu’il semble nécessaire que les outils numériques soient introduits par un adulte (ensignant/parent…) pour que les apprenants acquièrent des compétences ciblées. A l’exception de trois études (Burton et al. 2013; Hart et Whalon 2012; Van der Meer et al. 2015), les chercheurs ont utilisé des procédures pédagogiques (consignes, renforcement) en plus de fournir aux participants l’écran tactile.

Dans les recherches futures il serait utile de déterminer la faisabilité de telles interventions. En effet, les enseignants ont indiqué qu’ils se sentaient mal préparés pour mettre en œuvre des interventions faisant appel à la technologie et souhaitent une formation dans ce domaine (Clark et al. 2015).

Il est possible que l’utilisation de l’application augmente la présence de stimuli pertinents, ce qui diminue le besoin de messages incitatifs fournis par un adulte et accroît l’indépendance de l’apprenant (Kimball et al., 2004). De plus, certaines personnes peuvent aimer interagir avec la technologie et être plus susceptibles d’exécuter correctement les compétences académiques ciblées. Le fait de fournir aux participants une formation préalable sur le dispositif avant de lancer l’intervention a également produit des résultats significativement meilleurs. Les participants qui n’ont pas reçu de pré-formation peuvent avoir eu des difficultés pendant l’intervention en raison de la nécessité d’acquérir deux compétences simultanément.

Les interventions avec les adolescents produisent un effet de taille estimé significativement plus élevés que ceux avec les enfants

Elément de compréhension : En statistique, une taille d’effet est une mesure de la force de l’effet observé d’une variable sur une autre et plus généralement d’une inférence. La taille d’un effet est donc une grandeur statistique descriptive calculée à partir de données observées empiriquement afin de fournir un indice quantitatif de la force de la relation entre les variables et non une statistique inférentielle qui permettrait de conclure ou non si ladite relation observée dans les données existe bien dans la réalité. En ce sens, la taille de l’effet est complémentaire d’autres mesures statistiques telle que la valeur p d’un test t. Les mesures de taille d’effet sont particulièrement utiles pour conduire des méta-analyses qui exigent de comparer entre eux des résultats issus de différentes études scientifiques pour en faire la synthèse ou pour conduire des analyses de puissance destinées à établir si un protocole expérimental est adapté pour mesurer le phénomène que l’on cherche à étudier (source wikipédia).

Ces résultats pourraient être dus au fait que les compétences académiques ciblées et les comportements d’autocontrôle sont plus appropriés au développement de participants plus âgés (Lifter et al. 2005).

 

Les limites de l’étude

Étant donné que toutes les options d’estimation de la taille d’effet à partir d’études de conception de cas uniques comportent des limitations, les chercheurs ont suivi les recommandations actuelles consistant à utiliser plusieurs mesures (IRD et NAP) qui estiment le degré d’amélioration après une intervention (Maggin and Odom 2014).

Bien que des mesures alternatives de la taille d’effet, susceptibles de fournir une analyse plus fine au moyen de modèles de régression, commencent à apparaître dans la littérature (par exemple, des statistiques standardisées de différence moyenne), ces mesures ne peuvent actuellement pas être appliquées à de nombreux modèles utilisés par les études incluses. (par exemple, conceptions multi éléments; Pustejovsky et Ferron 2017; Shadish et al. 2014).

Afin de garantir un niveau minimum de qualité pour cette étude, les chercheurs ont limité leur recherche aux publications approuvées par des pairs qui utilisaient un modèle expérimental avec le potentiel de démontrer une relation fonctionnelle.

En dépit de ces limites, les résultats de la méta-analyse actuelle démontrent que les ensembles d’interventions comprenant des dispositifs à écrans tactiles chez les personnes autistes peuvent être efficaces pour améliorer les compétences scolaires et les comportements de participation connexes des élèves atteints de TSA dans des contextes appliqués.

Les dispositifs à écrans tactiles chez les personnes autistes, sont aussi efficaces que les procédures pédagogiques sous-jacentes et il est peu probable que des procédures d’enseignement inefficaces deviennent efficaces simplement par la transmission via un dispositif à écran tactile.

Cette méta-analyse suggère que les appareils à écran tactile sont utiles pour améliorer les compétences et l’engagement académiques des étudiants atteints de TSA. Cependant, ces dispositifs doivent être considérés comme un complément à un enseignement soigneusement planifié impliquant des pratiques pédagogiques fondées sur des preuves.

 


Meta-analysis of Tablet-Mediated Interventions for Teaching Academic Skills to Individuals with Autism, Ledbetter-Cho, K., O’Reilly, M., Lang, R. et al. J Autism Dev Disord (2018) 48: 3021.

Haute Autorité de Santé, Recommandation des Bonnes Pratiques de février 2018 “Trouble du spectre de l’autisme Signes d’alerte, repérage, diagnostic et évaluation chez l’enfant et l’adolescent”

 

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(3 commentaires)

    • JOSEPH on 13 décembre 2018 at 19 h 24 min
    • Répondre

    Une récente étude se basant sur le fait (prouvé par d’autres études) que l’enfant peut apprendre un texte ou une musique si on la lui fait écouter la nuit pendant son sommeil, a conclu qu’il était très positif et efficace pour l’évolution cognitive des enfants de leur inculquer des notions scolaires de base capitales en mettant une tablette ou un smartphone sous un oreiller transparent laissant filtrer la lumière de cette tablette ou de ce smartphone et favorisant ainsi l’endormissement. Des capteurs comme ceux d’un EEG repèrent le moment de l’endormissement et diffusent ensuite en continue le programme. Après 6 mois de ce “traitement” les enfants avaient un QI remarquable et était extrêmement éveillés.
    Certaines écoles vont servir de modèles et distribuer des tablettes et smartphones équipés à tous les parents. A suivre…

      • JOSEPH on 21 décembre 2018 at 0 h 20 min
      • Répondre

      Je réponds à moi-même puisqu’il n’y a aucun commentaire. Il va de soi que c’est un fake news. Mais à tous ceux qui pensent que les smartphones et tablettes et écrans de toutes sortes sont sans danger, allez-y larga manu, mettez-les dans les landaus. Allez bonnes fêtes!

      1. Je pense aussi que les écrans sont à manipulés avec prudence. La HAS dit bien que même s’ils ne rendent pas les enfants autistes, ils peuvent avoir je cite “une influence délétère”. J’ai aussi voulu rappeler cela en début de l’article car la méta analyse porte bien sur un usage pédagogique encadré de ces outils 🙂

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