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Les intérêts spécifiques

Les intérêts spécifiques font partis du fonctionnement des personnes autistes et leur définition peut parfois prêter à confusion pour les personnes qui ne sont pas informées sur leur nature. Après tout, n’avons-nous pas tous nos « petites passions » ? Et qu’est-ce qui définit au final la différence entre une passion/un intérêt pour un sujet et les intérêts spécifiques des personnes autistes ?

 

 

Le développement d’intérêt spécifique est un comportement si caractéristique de l’autisme qu’il fait parti des critères de diagnostic de la CIM-10 et du DSM-5. Les comportements dit « restreints » dans ces manuels se définissent en trois points :

  • une préoccupation pour un ou plusieurs centres d’intérêts anormaux dans leur définition ou leur intensité. Les centres d’intérêts anormaux dans leur définition font référence à des passions jugées peu communes ou peu utiles, comme par exemple connaitre et collectionner tous les types de piles qui existent  ou connaitre tous les horaires des bus d’une ville. Les centres d’intérêts anormaux dans leur intensité font plus référence au temps important consacré à cet intérêt, sans que celui-ci paraisse anormal dans sa définition, par exemple un enfant autiste qui se passionne pour les chats. Les chats sont des sujets d’intérêts classiques pour les enfants, par contre c’est le temps qui y sera consacré qui sera considéré comme hors de la norme. Quelques récentes études ont démontrées que les garçons et les hommes sont plus enclins à avoir des intérêts spécifiques anormaux dans leur définition alors que les filles et les femmes ont des intérêts spécifiques « moins anormaux » dans leur définition mais y consacrent un temps conséquent.
  •  adhésion à des habitudes ou des rituels non fonctionnels. Il s’agit ici de la difficulté pour les personnes autistes à changer leurs habitudes. Ce comportement est lié au fonctionnement alternatif des fonctions exécutives. C’est le cas par exemple d’une personne autiste qui doit prendre chaque jour le même chemin pour se rendre à l’école ou au travail, ou qui a besoin que l’emploi du temps de la journée annoncé soit respecté. Tony Attwood précise cependant qu’il est difficile de savoir si ces routines sont directement liées à l’autisme ou si elles sont une résurgence d’un comportement anxieux des personnes autistes.
  • maniérismes moteurs stéréotypés et répétitifs. Ils sont souvent définis par le finger or hand flapping, le fait de battre des doigts ou des mains. Mais ils concernent également des mouvements de balancement que peuvent faire les personnes autistes. Un modèle d’interprétation de ces comportements consiste à considérer qu’ils sont liés à un besoin de stimulation sensorielle liée à un système de perception différent, en particulier le sens proprioceptif.

Même si les intérêts restreints sont un critère déterminant dans le diagnostic de l’autisme, il est important de noter que certaines études (Bashe and Kirby 2001, Hippler and Klicpera 2004 et Tantam 1991) montrent que 5 à 15 % des personnes Asperger qui répondent à l’ensemble des autres critères de diagnostic de l’autisme n’ont pas d’intérêt spécifique. Il y a débat à ce sujet dans la communauté des chercheurs pour savoir si c’est personnes devraient être écartées du diagnostic d’autisme car elles ne correspondent que partiellement aux critères ou si elles y sont incluses malgré tout. Actuellement ces personnes sont classées dans les TED NS (Non spécifiés).

 

Le développement des intérêts spécifiques

Les intérêts spécifiques se développent assez tôt dans la vie de l’enfant et peuvent commencer à partir de 2 ou 3 ans, prenant souvent la forme d’une préoccupation pour une partie d’un objet. Par exemple au lieu de jouer avec la voiture, l’enfant fait tourner la roue ou ouvre et ferme une portière. L’étape d’après, consiste en une fixation sur quelque chose qui n’est pas un être humain, ni un jouet, comme par exemple collectionner les pierres ou les stylos jaunes. L’attachement qui se crée par rapport aux objets peut être assez intense et la perte d’un objet peut être très mal vécu par la personne autiste et la plonger dans une détresse considérable. Cet attachement aux objets est lié au fonctionnement alternatif du mécanisme de théorie de l’esprit . Pour les personnes autistes, les interactions sociales  peuvent être source d’anxiété, de confusion et d’instabilité, ce qui est beaucoup moins le cas avec les objets. Les centres d’intérêts des personnes autistes se développent généralement à partir de ce qui les intéresse vraiment, de leur propre pensée et non pas par rapport à des sujets qui seraient en vogue ou populaires. Ils sont souvent solitaires et sont accomplis avec passion, mais peu souvent partagés avec la famille ou les amis.

Il existe différentes catégories d’intérêts spécifiques :

  • les collections : elles concernent aussi bien les enfants que les adultes avec autisme et outre le nombre parfois impressionnant d’objets accumulés, il y a une réelle volonté de les lister et de les classer. Le système de classement peut être logique, mais particulier au fonctionnement de la personne.
  • l’acquisition de savoir et d’expertise : il s’agit en réalité du même principe évoqué ci dessus mais appliqué aux savoirs. La personne peut s’intéresser à un sujet et littéralement le vider de sa substance en apprenant et collectionnant tout le savoir disponible sur ce sujet. Un personne autiste passionnée par la civilisation de l’Égypte ancienne connaitra aussi bien l’ensemble des Dieux et leur représentation que l’architecture des pyramides ou les lignées de Pharaons.

Tony Attwood précise qu’il peut y avoir des différences entre les intérêts spécifiques développés par les filles et les femmes par rapport à leurs homologues autistes masculins. Cela peut expliquer en partie la difficulté à diagnostiquer les femmes, notamment celles avec un syndrome d’Asperger. Les filles ou les femmes ont souvent un centre d’intérêt qui n’est pas inapproprié à leur âge et dont le sujet est assez commun, par exemple une fille qui aime les poupées Barbies. C’est par contre soit l’utilisation des objets ou  le temps consacré au sujet d’intérêt qui vont le faire différé de la norme. Cette petite fille qui aime les poupées Barbies, peut en collectionner un nombre plus important que ses copines du même âge. De plus elle ne va pas s’en servir pour créer du lien et partager avec ses amies. Les filles et les femmes sont aussi plus attirées par les mondes alternatifs : heroic-fantasy, science-fiction, paranormal… Les intérêts spécifiques des femmes peuvent aussi plus facilement les amener à compenser la notion d’intuition sociale qui leur manque (dû à la théorie de l’esprit) en regardant par exemple beaucoup de séries télévisées ou lisant des livres de sociologie et de psychologie pour comprendre davantage le fonctionnement des individus.

 

Les fonctions des intérêts spécifiques

Les intérêts spécifiques remplissent plusieurs fonctions pour la personne autiste :

  • surmonter l’anxiété : un moyen de réduire l’anxiété est de comprendre parfaitement le fonctionnement de ce qui est effrayant. Les personnes autistes peuvent développer des intérêts spécifiques dans des domaines qui les effrayent au début (cf l’exemple des femmes qui développent des habiletés sociales afin de pouvoir composer avec le monde qui les entoure). Les personnes typiques peuvent surmonter leurs peurs grâce à l’affection d’un proche ou au fait d’être rassuré par celui-ci, cela ne fonctionne pas tout à fait de la même manière pour les personnes autistes qui ont besoin d’une compréhension logique pour être rassurée.
  • une source de plaisir : la naissance d’un intérêt spécifique chez une personne autiste peut être lié à un souvenir heureux et chaque fois que la personne s’adonne à son intérêt elle retrouve cette joie.
  • une source de relaxation : certaines études ont apporté une corrélation entre le degré de stress et le temps accordé à l’intérêt spécifique. Le degré de prédictibilité lorsque la personne profite de son intérêt spécifique est élevé et apporte un sentiment de sécurité.
  • une tentative d’atteindre une forme de cohérence : Uta Frith a développé l’hypothèse selon laquelle les personnes autistes ont des difficultés à percevoir les choses avec une vue d’ensemble, cela est dû à un fonctionnement alternatif de la cohérence centrale. Le fait de connaitre un sujet dans son ensemble ou d’avoir des routines pré-établies seraient une compensation de ce fonctionnement alternatif.
  • un sens de l’identité : les personnes autistes qui développent des compétences pointues dans un domaine peuvent essayer de se servir de cette expertise afin d’être admirée ou valorisée pour ces compétences. Les personnes autistes, surtout celles qui n’ont pas de déficience intellectuelle remarquent bien lorsqu’elles sont mal acceptées. A l’école par exemple, un enfant Asperger saura très bien qu’il est mis de côté et que tout le monde le trouve bizarre.

 

Les limites des intérêts spécifiques

Il y a aussi quelques limites qui proviennent des intérêts spécifiques  : le temps qui leur est consacré peut devenir si important qu’il devient gênant pour l’entourage de la personne, qu’elle soit adulte ou enfant. L’intérêt spécifique peut « occuper tout l’espace intérieur » d’une personne, non seulement en matière de temps passé physiquement auprès de cet intérêt, mais aussi le temps passé à y penser. Par exemple, la personne peut passer beaucoup de temps directement à jouer aux jeux vidéos (en passant les niveaux les uns après les autres) ou créer un site internet (en rédigeant un contenu ou en codant), mais elle peut en plus de ce temps passer directement en tête en à tête avec son intérêt, réfléchir pendant de longs moments à la manière dont elle va enchainer le prochain niveau du jeu auquel elle joue ou penser au contenu de la prochaine page qu’elle va écrire. Certaines personnes autistes peuvent s’y consacrer si ardemment qu’elles peuvent oublier de manger, de dormir ou ne pas se rendre à leur travail ou à l’école. Les intérêts spécifiques peuvent devenir suffisamment chronophage pour interférer avec les tâches élémentaires de la vie quotidienne.

En plus du temps important que la personne consacre solitairement à son intérêt spécifique, il se peut qu’elle entraine ses proches avec elle en centrant par exemple les activités de la famille autour de la thématique qui l’intéresse. C’est le cas par exemple des sorties extérieures, qui ne sont consenties que si elles sont en lien avec l’intérêt spécifique et la famille ne visitera pas de musée où il n’y a pas de dinosaure si c’est l’intérêt spécifique de la personne. De la même manière, une personne autiste peut monopoliser la conversation sur sujet d’intérêt spécifique, même s’il est vrai que souvent l’intérêt reste plutôt solitaire, à certain moment la personne autiste peut vouloir en faire profiter son entourage. Mais encore une fois, c’est avec un sens de la mesure assez limité que ces conversations auront lieux, et elles s’orientent souvent vers un monologue de la personne autiste qui ne s’aperçoit pas que son interlocuteur peut être éventuellement ennuyé par l’historique des tickets de métro depuis la Seconde Guerre Mondiale (si vous avez suivi vous savez que la personne autiste ne s’aperçoit pas de l’ennui de son interlocuteur à cause du fonctionnement de la théorie de l’esprit).

 

Intérêts spécifiques : en faire un avantage

Pour les enfants et adolescents autistes, les intérêts spécifiques peuvent être un moteur puissant de motivation dans l’apprentissage des matières scolaires. Le système de récompense passant moins par l’aspect social des relations que par les intérêts spécifiques, il peut être intéressant de capter l’intérêt de l’enfant pour un exercice de mathématiques en adaptant l’énoncé par rapport son l’intérêt spécifique. Par exemple, pour un enfant qui serait passionné par les trains, des exercices scolaires peuvent être orientés autour de ce sujet en adaptant la consigne. Adapter certains exercices scolaires aux intérêts de l’enfant demandera au professeur d’être plutôt flexible dans ses méthodes d’enseignement, mais cela améliorera la motivation et la capacité de concentration de l’enfant autiste.

Pour les adultes, les connaissances accumulées dans un domaine peuvent être reconnues comme des compétences valables sur le marché de l’emploi. En effet, le degré d’expertise atteint par les personnes autistes dans leur domaine d’intérêt spécifique ainsi que l’enthousiasme qu’ils démontrent en parlant de ce sujet  peut intéressé les employeurs et mener à une embauche.

Pour les enfants et les adultes, partager un sujet d’intérêt spécifique avec une autre personne, autiste ou non autiste, peut être une bonne occasion de se lier avec autrui. Cela permet aux personnes qui le souhaitent d’avoir plus de relations sociales et d’améliorer leurs compétences dans ce domaine. Ces relations peuvent prendre la forme d’une relation amicale ou même évoluer en relation amoureuse autour d’une passion commune.

 

Déjà en 1944, Hans Asperger écrivait à propos des enfants autistes qu’il avait observé :

 

We see here something that we have come across in almost all autistic individuals, a special interest which enables them to achieve quite extraordinary levels of performance in certain areas.

 

Traduction libre : nous voyons ici quelque chose qui revient chez presque toutes les personnes autistes, un intérêt spécifique qui leur permet  d’acquérir des niveaux tout à fait extraordinaires de performance dans certains domaines.

 


Sources :

Asperger’s syndrome : the complete guide, Tony Attwood, 2007, Jessica Kingsley Publisher

Comprendre les personnes autistes de haut niveau, Peter Vermeulen, 2013, Dunod

Autistic psychopathy in childhood, Hans Asperger, 1944